Club des Ecrivains de Bourgogne


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M. Rederon

Bonnes feuilles

Bonnes feuilles

Michel REDERON

Extrait de

Le Cèdre sous l'orage
(Ed. de l'Armançon)

Chapitre I


Les vacances, cette année-là, m'avaient semblé bien longues. Nous ne savions plus où poser le pied. Les chemins de l'île de Porquerolles ressemblaient aux routes de l'exode. Plus de voitures, bien entendu, mais des hordes de marcheurs s'enfuyant dans les sentiers escarpés pour échapper aux pelotons de cyclistes en VTT qui dévalaient les pentes, heureux de se griser d'un semblant de fraîcheur avant la prochaine côte. Florence, très organisée comme à son habitude, avait préparé notre séjour avec le plus grand soin. Rien de ce qui était à voir sur cette île ne nous avait échappé. Nous avions tout fait, le circuit jaune, le circuit vert, les réputés faciles et les plus difficiles, la pointe du Grand, le fort de Sainte-Agathe et la plaine de Notre-Dame. Nous nous étions baignés dans toutes les calanques du sud, nous avions bronzé sur toutes les plages du nord, nous avions déjeuné dans toutes les pizzerias de l'unique village. Cette île était définitivement trop petite pour nous et les quelques milliers de touristes qui nous accompagnaient cette année-là.
Les journées traînaient en longueur, je les comptais, je les subissais, lisant et relisant cet exemplaire dédicacé que Fontana m'avait fait parvenir. Je ne pensais plus qu'à ce livre, qu'au Liban, qu'à la fin de ces interminables vacances, qu'à l'instant où je pourrais enfin retrouver Fontana et m'expliquer avec lui… Puis un jour, dans
L''Express, j'avais lu qu'il faisait partie des lauréats possibles du prix Interallié, alors, n'en pouvant plus, j'avais décidé d'écourter mes vacances et de rentrer à Paris. Florence, qui n'avait pas encore atteint la couleur de peau requise pour pouvoir se montrer à la terrasse des cafés de la xapitale, n'avait pas souhaité m'accompagner. Le taxi l'avait déposée chez ses grands-parents à Hyères avant de me conduire à Marseille d'où je comptais prendre le TGV pour Paris.
Août tirait à sa fin, c'était déjà presque la rentrée et la foule des grandes migrations saisonnières se pressait dans la gare Saint-Charles. Un siège se libéra juste en face de l'écran affichant les départs. Je m'y installai et tentai d'appeler ma mère pour savoir si elle avait réussi à obtenir des informations sur les chances réelles de Fontana, mais je tombai sur son répondeur. Allait-il vraiment obtenir ce prix ? J'en doutais encore, mais cette possibilité que je commençais très sérieusement à envisager me bouleversait. J'éprouvais un sentiment étrange, un mélange de colère, de fierté et de frustration. Fontana m'avait trompé, il avait détourné mes propos, fait des omissions inacceptables, mais néanmoins, j'étais à l'origine de ce livre et j'allais être totalement exclu de son succès annoncé.
J'étais arrivé en avance et mon numéro de quai n'était pas encore affiché. Les voyageurs étaient silencieux, attentifs aux informations de l'écran. Un petit homme, un journal à la main, probablement d'origine slave, compte tenu de son accent, s'approcha et s'adressa aux voyageurs dans un français approximatif. Il se proposait de lire les nouvelles du jour à haute voix et cherchait un volontaire pour corriger sa prononciation et lui expliquer les mots qui lui étaient inconnus. Il y eut un long silence, puis une vieille dame, endonnant du « jeune homme », l'invita à s'asseoir près d'elle et la leçon commença. Rapidement d'autres voyageurs s'intéressèrent à ce cours improvisé, chacun y allant de son commentaire sur le sens ou la prononciation du mot écorché. Je suivais cette scène peu ordinaire avec amusement et intérêt.



Mis à jour au 24 juillet 2010

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